Monsieur Ullule
Notes
Frédéric O. Sillig
Fin 1968 – cinq mois plus tard que celui de mai – je fais partie de l'organisation d'un concert. Mon rôle est de louer une salle digne de ce nom et de mettre sur pied la publicité de l'événement. Dans cette petite agglomération, des lieux possibles pour ce genre de raout, il y en a qu'un. Et il faut un piano puisque c'est un pianiste qui s'y produira. La succursale d'un important établissement de vente d'instruments de musique établie en plein centre-ville en dispose de deux exemplaires, entreposés dans la salle en question : Un Pleyel demi-queue et un « Grand piano de concert » Steinway & Sons. L'un de ces instruments est prêté et installé à titre gracieux à la condition que la billetterie soit hébergée dans ledit magasin qui fait également commerce de microsillons. Une aubaine…
Mais !...
Le titulaire de la vente de billets et de la location des pianos s'appelle Monsieur Ullule01. La soixantaine étoffée, il trône au centre du magasin, dressé comme un hibou derrière son pupitre. Ses mains y sont toujours posées à plat et suivent en glissant le mouvement de rotation qu'il imprime, de manière itérative à son fauteuil, pour mieux contrôler le pourtour de l'échoppe au travers de ses épaisses lunettes rondes ; cela sans que sa tête ne tourne jamais sur son axe. Seule l'arrivée d'un client lui fait pencher le buste à l'aplomb de ses plans de salle. Il manœuvre alors ses crayons, ses rouleaux de billets et son tiroir-caisse, les coudes collés à son train de côtes.
La culture musicale de Monsieur Ullule est assez réduite, ce qui n'est pas un problème en soi ; mais qui le devient lorsqu'il refuse obstinément de nous céder le Steinway au moment même où il apprend que le pianiste est un musicien de jazz, qui fait, selon lui, partie de ces personnages qui frappent les claviers à coup de poing et qui s'y trémoussent, debout, chaussés des souliers de montagne. Plus de quarante-cinq minutes de palabres sont maintenant nécessaires pour essayer de convaincre notre opiniâtre antagoniste que ce pianiste se trouve être un des plus grands virtuoses du jazz. À la rescousse, nombre d'auditions de disques en vente dans son propre magasin et, en plus, une photo de l'artiste accrochée au mur à deux mètres quatre-vingt-cinq de son propre occiput… lorsque son fauteuil est en position frontale évidemment. Même le surnom de l'artiste, « Fatha », qui confère à ce géant le statut de « Père des pianistes de jazz » n'entame en rien la certitude de Monsieur Ullule. Seule l'autorité du directeur de la succursale, qui passait par là par hasard, fut en mesure de provoquer un vacillement dans l'entêtement de son subordonné et lui faire enfin « lâcher le Stein' ».
Pour donner suite à ce mémorable concert du 16 novembre 196802, un journaliste titrait dans le canard local : « Après trois notes, Earl Hines03, seigneur du piano, avait déjà gagné la partie04".
FOS © 11 juin 2026
| [01] | Nom d'emprunt, … évidemment. [ retour ] |
| [02] | Le batteur qui accompagnait Earl Hines ce soir-là n'était autre que l'excellent Oliver Jackson avec qui je me suis rapidement lié d'amitié. Ce sera lui qui, quelques mois plus tard à Copenhague, me présenta au grand saxophoniste Dexter Gordon* qui fit de moi le guitariste de son équipe du moment. [ retour ] |
| [03] | WIKIPÉDIA Earl Hines [ retour ] |
| [04] | Et aussi « Earl Hines, le père du jazz moderne en piano, une légende vivante et un géant du jazz. Sa carrière (..) n'a jamais été aussi populaire (..) dans son propre pays, au Canada, en Europe et même au-delà du rideau de fer. » [ retour ] |
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